Témoignage

L’amour sous condition d’utilité (Chronique dans La Croix du 28-01-2020)

Le cheval est, parmi les espèces animales, l’une de celles qui ont payé le plus lourd tribut à l’homme. Peut-être n’est-ce pas un hasard si Nietzsche entre dans l’univers de la démence en se jetant, en sanglots, au cou d’un vieux cheval de trait, brutalisé par son cocher…
Le philosophe avait alors probablement perdu ses esprits en raison de la syphilis, mais de quelle violence les chevaux sont-ils les victimes symboliques, pour que celle subie par l’un de ces précieux alliés de l’homme lui ait inspiré ce geste de compassion??
Cet épisode, qui m’a toujours frappée, m’est revenu à l’esprit, lorsque, dernièrement, Redoak, mon fidèle cheval de 14 ans, est soudain devenu aveugle.
Certaines des questions qui me furent alors posées à son propos, me bouleversèrent en effet autant que l’événement lui-même?: «?Vous allez le garder, qu’est-ce que vous allez en faire???»
Les humains sont-ils si pauvres en amour, qu’ils n’accordent le droit de vivre qu’à ceux dont on peut «?faire quelque chose?»?? Ancestral conditionnement de l’amour à l’instrumentalisation qu’on se croit en droit d’imposer à un être, et vis-à-vis duquel toute forme de résistance suscite souvent incompréhension et parfois violence?! Violence du cocher contre le cheval récalcitrant, comme dans l’épisode avec Nietzsche, violence de l’incitation à peine voilée à l’«?euthanasie?» pour mon cheval qui, soudain, s’est dérobé malgré lui à nos joyeuses habitudes de promenade sur les sentiers bretons.
Mais à propos de l’animal, se dit peut-être tout haut ce qui n’ose pas toujours se dire clairement à propos de l’homme.
Car le cheval est en réalité le parfait révélateur du règne de l’efficience totale, et celui du piètre sens de l’amour qui l’accompagne fatalement?: ces deux éléments présentant les deux aspects d’un même phénomène.
De fait, il est peu d’animaux qui ont davantage été instrumentalisés par les hommes que le cheval, pour leurs déplacements, leur nourriture, leurs guerres, leurs jeux et leurs loisirs. Peu d’animaux que les hommes ont à ce point cherché à assujettir à leurs projets?! Le cheval incarne à lui seul la volonté de maîtriser le vivant, voire de le créer, en fonction d’un certain «?idéal?». Raison pour laquelle la sélection des chevaux dans les haras fut une des premières sources d’«?inspiration?» des eugénistes, qui désiraient appliquer les mêmes méthodes à la procréation humaine.
Comment ne s’étonnerait-on pas, dans pareil contexte, de l’intention de «?garder?» un animal, devenu incapable de répondre au dessein qu’on avait conçu à son égard??
Mais peut-on sérieusement penser qu’un sens si médiocre de l’amour puisse ne porter atteinte qu’aux bêtes?? Le déplacement du projet de sélection des naissances, du cheval à l’homme, n’indique-t-il pas que l’ensemble de ce qui vit, et même de ce qui est, est ici logé à la même enseigne??
Certes, l’apparition de la maladie ou du handicap constitue une mise à l’épreuve de l’amour, et avec toi Redoak, à présent, je tâtonne?! Mais, t’aurais-je jamais aimé, si ton infirmité ne m’appelait à ressentir plus que jamais combien tu m’es cher, même si ta nouvelle condition m’impose de réinventer notre lien??

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Publié le 27/01/2020


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