Soif - Amélie Nothomb


(extraits)
L'énigme du mal n'est rien comparée à celle de la médiocrité.

Je suis un homme, rien d'humain ne m'est étranger. Et pourtant je ne comprends pas la nature de ce qui s'est emparé d'eux au moment de déblatérer ces abominations. Et je considère mon incompréhension comme un échec, un manquement.

J'ai la conviction infalsifiable d'être plein plus incarné des humains. Quand je m'allonge pour dormir, ce simple abandon me procure un plaisir si grand que je dois m'empêcher de gémir. (17)

C'est mon miracle préféré. La première fois que l'on fait quelque chose qui est à ce point au-dessus de soi, on oublie aussitôt la démesure de l'effort, on ne retient que l'émerveillement du résultat.

Le pire, c'est l'attente des gens. (25)
Accomplir un miracle, ce n'était plus offrir une grâce, c'était remplir mon devoir. (...)
Par la suite, j'ai réfléchi et je n'ai pas approuvé ces prodiges. Ils ont faussé ce que j'étais venu apporter, l'amour n'était plus gratuit, il fallait que cela serve. (26)
Avant l'incarnation, je n'avais pas de poids. Le paradoxe, c'est qu'il faut peser pour connaître la légèreté.
On est quelqu'un de meilleur quand on a eu du plaisir, c'est aussi simple que cela.

Avec Judas, tout était toujours à recommencer de zéro. Il aurait découragé n'importe qui, il m'a découragé plus d'une fois. L'aimer relevait de la gageure et je ne l'en aimais que plus. Non que je préfère l'amour difficile, au contraire, mais parce qu'avec lui, ce surcroît était indispensable.
Si je n'avais fréquenté que les autres disciples, j'aurais peut-être oublié que j'étais venu pour des gens comme Judas: les problèmes vivants, les faiseurs d'embarras, ceux que Simon appelle les emmerdeurs. (38)

Thomas ne croit qu'en ce qu'il voit. Judas ne croyait même pas à ce qu'il voyait.

J'ignorais l'existence d'une espèce perpétuellement offusquée. Je ne sais pas s'il fut le premier, mais je sais qu'il ne fut pas le dernier. Nous l'aimions. Il s'en rendait compte et s'efforçait de nous détromper.
je ne suis pas un ange, j'ai un fichu caractère. (...)

Il avait horreur du mensonge. En évoquant le sujet, j'avais remarqué qu'il ne l'identifiant pas. Par exemple, il ne parvenait pas à différencier le mensonge du secret.
ne pas divulguer une information vraie, ce n'est pas mentir, lui dis-je. (41)

Pour peu qu'on l'écoute, le corps est toujours intelligent. (43)

Les êtres qui ont un ego trop gros ne tombent pas amoureux parce qu'ils ne supportent pas de ne pas choisir. Ils s'éprennent d'une personne qu'ils ont sélectionnée : ce n'est pas de l'amour. (46)

Ton regard est célèbre, Jésus. Les gens se déplacent pour être regardés par toi. (48)

On dit que l'amour est aveugle. J'ai constaté le contraire. L'amour universel est un acte de générosité qui suppose une lucidité douloureuse.

Il y a des gens qui pensent ne pas être des mystiques. Ils se trompent. Il suffit d'avoir crevé de soif un moment pour accéder à ce statut. Et l'instant ineffable où l'assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d'eau, c'est Dieu.

C'est un instant d'amour absolu et d'émerveillement sans bornes. Celui qui le vit est forcément pur et noble, aussi longtemps que cela dure. Je suis venu enseigner cet élan, rien d'autre. Ma parole est d'une telle simplicité qu'elle déconcerte.
C'est si simple que c'est voué à l'échec. L'excès de simplicité obstrue l'entendement. (52)

L'amour que vous éprouvez à cet instant précis pour la gorgée d'eau, c'est Dieu. Je suis celui qui arrive à éprouver cet amour pour tout ce qui existe. C'est cela, être le Christ. (53)

On m'a assuré que j'écoute bien. Je ne sais pas quel effet cela produit, d'être écouté par moi. Je sais que l'écoute de Jean est amour et me bouleverse.

60 Christ signifie doux. L'ironie a voulu que mes parents humains soient mille fois plus doux que moi. Ils s'étaient trouvés : des êtres d'une bonté pareille, c'est décourageant. Je vois clair dans les cœurs, je sais quand quelqu'un est bon par effort, c'est d'ailleurs une attitude qui fut souvent la mienne.

61 Ma mère est bien meilleure que moi, elle aussi. le mal lui est étranger, au point qu'elle ne le reconnaît pas quand elle le croise. Je lui envie cette ignorance. Le mal ne m'est pas étranger. Afin que je puisse l'identifier chez autrui, il était indispensable que j'en sois pourvu.

65 Suis-je tenté ? Oui. Plus jeune, je me réjouissais d'être élu. A présent, je n'ai plus cette faim, elle est rassasiée. Je préférerais rejoindre la douceur de l'anonymat, ce que l'on nomme à tort la banalité. Rien de plus extraordinaire pourtant que la vie commune. J'aime le quotidien. Sa répétition permet d'approfondir les éblouissements du jour et de la nuit : manger le pain sortant du four, marcher pieds nus sur la terre encore imprégnée de rosée, respirer à pleins poumons, se coucher le long de la femme aimée - comment peut-on vouloir autre chose ?

69 Le ridicule ne tue pas, je le regrette.

73 je croyais avoir touché le fond et voici maman. Non. Ne me regarde pas, s'il te plait. Hélas, je vois que tu vois et que tu comprends. Tu as les yeux écarquillés d'horreur. C'est au-delà de la pitié, tu vis ce que je vis, en pire, car c'est toujours pire quand c'est son enfant. Il est contre nature de mourir avant sa mère. Si en plus elle assiste au supplice, c'est le comble de la cruauté.

74 Même s'il a reçu un ordre, cet homme est un miracle. Il ne se pose aucune question, il voit un inconnu qui titube sous un poids trop lourd pour lui, il ne fait ni une ni deux, il m'aide.
Il m'aide ! Cela ne m'est jamais arrivé de ma vie. Je ne savais pas comment c'était. Quelqu'un m'aide. Peu importe ce qui le motive. (...)

77 c'est comme si mon ami avait emporté avec lui la part la plus inhumaine de ma charge.
Ce miracle, car d'en est un, ne me doit rien. Trouvez-moi une magie plus extraordinaire dans les Écritures. Vous chercherez en vain.

79 Véronique - qui peut-elle être ? - , la musique de sa voix résonne encore dans mes oreilles et je découvre qu'en mélodie peut alléger l'univers et un visage plein de fraîcheur donner la force de porter l'instrument de sa propre torture!

81 comment aider quelqu'un ? certainement pas en pleurant devant lui. Simon m'a aidé, Véronique m'a aidé. Aucun des deux ne pleurait. Ils n'arboraient pas non plus de larges sourires, ils agissaient concrètement.

Un jour, on prétendra que personne n'est irremplaçable. C'est le contraire de ma parole. L'amour qui me consume affirmé que chacun est irremplaçable.

85 rien n'est plus irritant que ces gens qui, sous prétexte qu'ils vous aiment, prétendent vous connaître par coeur.
90 Cette crucifixion est une bévue. Le projet de mon père consistait à montrer jusqu'où on pouvait aller par amour. Si seulement cette idée n'était que sotte, elle pourrait demeurer inutile. Hélas, elle est nuisible jusqu'à l'épouvante. Des théories d'hommes vont choisir le martyre à cause de mon exemple imbécile.

95 Comment s'étonner que la soif mène à l'amour ? Aimer, cela commence toujours par boire avec quelqu'un. Peut-être parce qu'aucune sensation n'est si peu décevante. Une gorge sèche se figure l'eau comme l'extase et l'oasis est à l'épreuve de l'attente. Celui qui boit après le désert ne se dit jamais : "C'est surfait".

99 Et voici que, comme tout le monde, je rends mon père responsable de mon échec. Cela m'agace. Maudite soit la souffrance ! Sans elle, chercherait-on toujours un coupable ?

101 C'est par amour envers sa création que mon père m'a livré. Trouvez-moi acte d'amour plus pervers. (...) L'idée même d'une expiation répugne par son absurde sadisme.

109 Ce qu'on appelle pompeusement "pensée " n'est jamais qu'un acouphène.

116 De toutes les paroles que j'ai prononcées sur la croix, c'est de beaucoup la plus importante, c'est même la seule qui compte. (...) Personne n'apprend à différer le moment d'étancher sa soif. Quand celle-ci surgit, on l'invoque comme l'urgence indiscutable. On interrompt son activité quelle qu'elle soit, on cherche de quoi boire. (...)
Jean 4,14 : celui qui boit de cette eau n'aura plus jamais soif. Pourquoi mon disciple préféré profère-t-il un tel contresens ? L'amour de Dieu, c'est l'eau qui n'étanche jamais. plus on en boit, plus on a soif. Enfin une jouissance qui ne diminue pas le désir.

119 Je n'ai pas la force de tendre la langue pour attraper la pluie, mais elle mouille mes lèvres, et j'éprouve la joie sans nom de respirer encore le meilleur parfum du monde qui portera un jour le beau nom de pétrichor.

124 Maman, quel privilège d'être ton fils ! Une mère qui a le talent de faire sentir à son enfant combien elle l'aime, c'est la grâce absolue.

129 Je suis là. Je n'ai pas cessé d'être là. D'une autre manière, certes, mais je suis là.
Nul besoin de croire en quoi que ce soit pour sonder le mystère de la présence. C'est l'expérience commune. Combien de fois est-on là sans être présent ? On ne sait pas forcément à quoi c'est dû.
Concentre-toi, se dit-on. cela signifie "rassemble ta présence". Quand on parle d'un élève dissipé, on évoque ce phénomène d'une présence qui se disperse. Il suffit pour cela d'être distrait.
La distraction n'a jamais été mon fort. Être Jésus, c'est peut-être cela : quelqu'un de présent pour de vrai.

130 Mourir, c'est faire acte de présence par excellence.

131 Et après ? personne ne sait.
Moi, je sens que je suis là. D'autres affirmeront que c'est une illusion de la conscience. Pourtant, chacun a remarqué l'extrême présence des morts. Peu importe la croyance. Quand quelqu'un meurt, c'est fou ce qu'on pense à lui. Pour beaucoup de gens, c'est carrément le seul moment où l'on pense à eux.
Ensuite, cela a tendance à s'estomper. Ou pas. Il y a des résurgences extraordinaires. Des individus auxquels on se met à penser dix ans, cent ans, mille ans après leur décès. Peut-on nier que cela relève de la présence ?

Amélie Nothomb

Référence: Soif, Albin Michel, 2019


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