Indécence


Le Point : Comment vivez-vous cette crise exceptionnelle ?

Sœur Véronique Margron : D'abord, je suis habitée par l'inquiétude. Plusieurs de nos frères et de nos sœurs, dans l'ensemble des instituts religieux en France, ont été touchés par le virus (…) Je pense beaucoup à mes sœurs qui vivent en Afrique, en Amérique latine, en Inde… Si nous, en France, notre système hospitalier est débordé, imaginez là-bas les conditions sanitaires !

Mais je suis aussi inquiète de façon plus globale.

J'ai été choquée de nombre de discours relayés dans les médias, tenus par des écrivains, des psys, des philosophes et même des religieux parfois, sur un certain confinement de « luxe » qui nous offrirait l'opportunité de nous retrouver nous-mêmes et de nous cultiver tranquillement. Je trouve ces propos indécents dans le contexte qui est le nôtre. Jour et nuit, je suis taraudée par l'inquiétude pour mes sœurs religieuses, mes proches, beaucoup d'autres visages connus, et notre avenir à tous. Je pense qu'il faut consentir à ce sentiment et non pas se réfugier dans une fausse psychologie positive. En ce moment, je n'ai guère envie de positiver ! Ma vie spirituelle me conduit à assumer cette inquiétude, la porter, la rendre active pour d'autres, et surtout à ne pas m'abandonner à une angoisse paralysante. Mais il ne faut pas se voiler la face ! Avec ce confinement, je n'ai pas le sentiment de vivre un temps de retrait. C'est un moment de sédentarité, certes, mais non de recul comme si nous étions dans une longue retraite spirituelle.
Ce qui se donne à entendre, en tout cas, c'est bien, de façon dramatique, le rappel de notre extrême fragilité, de la condition finie de l'humain.

Quel regard spirituel, justement, portez-vous sur ces événements qui bousculent le monde ?

Pour moi qui suis chrétienne et religieuse, je crois que nous vivons un long samedi saint. Le Christ est mort le vendredi, nous disent les Écritures. Ce samedi-là, c'est un long silence qui prévaut ; « le roi dort », comme l'écrit Épiphane dans une grande homélie écrite à la fin du IVe siècle. Dans la tradition, ce samedi symbolise Jésus descendant visiter les enfers pour nous tirer de l'obscurité vers la lumière au dimanche de Pâques : « Il s'en va chercher le premier père, comme la brebis perdue. Il veut aller visiter ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort : Adam le captif, Ève la captive, à qui il va dire, pour les délivrer de leurs douleurs, lui leur Dieu et leur fils : « Réveille-toi, toi qui dors, lève-toi d'entre les morts… » »

Ce temps de pandémie, c'est un long silence qui enveloppe notre humanité. Un temps où il nous faut tenter de demeurer là, présents silencieusement. Ce, d'autant que l'Église catholique est très attachée aux rites, nombreux et magnifiques en cette Semaine sainte. Pour la première fois, les fidèles ne peuvent pas se rassembler. Aujourd'hui, nous sommes tous pauvres. Je crois qu'en ce moment c'est bien le Christ crucifié et descendant dans les ténèbres qui nous rejoint. Pour nous, chrétiens, cette période est un acte de foi. Jésus vient à nous pour partager nos inquiétudes, notre impuissance. Certaines douleurs sont inhumaines, comme pour tous ceux qui ne peuvent même pas accompagner leurs parents en train de mourir… Le silence du samedi saint est un silence douloureux. Les disciples ont vu mourir, impuissants, celui qu'ils aimaient, celui en qui ils croyaient. Alors juste tenter de comprendre pourquoi, relire l'événement et demeurer présents.

Sœur Véronique Margron

Référence: Le Point


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