Ainsi l'oncle Carlo a demandé d'être endormi


[ Lettre écrite par la nièce du cardinal Carlo Maria Martini mort le 31 août 2012. Jésuite et bibliste, il a été archevêque de Milan de 1980 à 2002. Sa devise épiscopale : « Pour la vérité, préférer les choses difficiles ».]


Lorsque ton cercueil est arrivé à la cathédrale vendredi, la première personne à être venue vers toi, parmi les fidèles présents, a été un jeune homme en chaise roulante manifestement atteint de sclérose latérale amyotrophique (S.L.A.).

J'ai été saisie soudain d'une très profonde émotion. Une impulsion surgissait du plus profond de moi et me disait : « Tu dois le faire pour lui » et pour ces hommes et femmes venus si nombreux défiler pour offrir un dernier hommage, visiblement chargés de leurs douleurs et tendus vers l'espérance.

Je le ressens, tu voudrais que nous parlions de l'agonie, de la difficulté d'aller vers la mort, de l'importance de la bonne mort.

Mourir est certes pour nous tous un passage inéluctable, comme d'ailleurs la naissance. De même que la grossesse donne, chaque jour, de nouveaux signes qu’une vie se prépare, ainsi la mort s'annonce-t-elle souvent longtemps à l'avance. Toi aussi tu la sentais s'approcher et tu nous le répétais, tant et si bien que, des fois, nous te taquinions affectueusement.

Puis les difficultés physiques ont augmenté. Tu avalais avec difficulté et tu mangeais dès lors toujours moins. Sécrétions et mucosités que tu n'arrivais plus à expulser à cause de ta maladie rendaient ta respiration de plus en plus difficile. Tu avais peur, non de la mort elle-même, mais de l'acte de mourir, du trépas et de tout ce qui le précède.

Nous en avions parlé ensemble en mars. Moi qui, en tant qu'avocate, m'occupe aussi de la protection des personnes vulnérables, je t'avais demandé d’exprimer, de façon claire et explicite, les soins que tu aurais souhaité recevoir. Et c’est ce qui a été réalisé.

Tu avais peur, peur surtout de perdre le contrôle de ton corps, de mourir étouffé. Si aujourd'hui tu pouvais utiliser des mots humains, je crois que tu nous dirais de parler avec le malade de sa propre mort, de partager ses peurs, d'écouter ses souhaits sans peur ou hypocrisie.

Avec la conscience partagée que le moment s'approchait, quand tu n'en pouvais plus, tu as demandé d'être endormi. Ainsi, une doctoresse aux yeux clairs et limpides, experte en matière de soins à l'accompagnent des mourants, t'a mis sous sédatifs.

Même si tu n'étais pas physiquement conscient – j'ai perçu ton esprit bien présent et réceptif – l'agonie n'a pas été facile, ni brève. Malgré cela, j'ai compris que ce moment nous était nécessaire, pour toi et pour nous qui étions à tes côtés, comme est inéluctable le moment du travail pour la venue d’une nouvelle vie.

C'est de ce moment de l'agonie, qui nous épouvante tellement, que tu voudrais nous parler, j’en suis certaine. J'essaie humblement de le dire à ta place.

La clé de voûte – aussi bien pour toi que pour nous – a été l'abandon d'une prétendue guérison ou d’une continuation de la vie à tout prix. Tu dirais : « s’en remettre à la volonté de Dieu ».

A part les soins palliatifs, dont je ne peux parler par manque de compétence, ce qui est fondamental, c'est toute l'atmosphère autour du mourant.

Ceux qui étaient présents ont bien senti qu'il te fallait une présence affectueuse. Nous sommes restés auprès de toi ces dernières vingt-quatre heures, te tenant la main à tour de rôle, comme toi-même tu nous l'avais demandé. Chacun de nous, je crois, t'a demandé mentalement pardon pour les éventuels manquements et t'a pardonné à son tour, dénouant ainsi toutes les émotions négatives.

A mesure que le temps passait, que ta respiration se faisait plus courte et plus difficile et que la pression artérielle descendait vertigineusement, j'ai espéré à certains moments, pour toi, que tu t'en ailles ; mais dans la nuit, en levant les yeux sur ton lit, j'ai rencontré le crucifix qui m'a rappelé que l’homme Jésus lui-même n'a pas été épargné de l'agonie.

Et pourtant, ces heures passées ensemble entre silences et chuchotements, la récitation du chapelet ou les lectures de la Bible qui était au pied de ton lit ont été pour moi et pour nous tous un temps de richesse et de paix profonde.

Quelque chose de si naturel et inéluctable autant que de solennel et mystérieux était en train de s'accomplir, à quoi ni toi, ni aucun de ceux qui t'étaient les plus proches ne pouvaient se soustraire. Le silence intérieur et extérieur, l'économie des mouvements, l'absence de bruits et d'émotions criées – mais surtout l'acceptation et l'attente vigilante – ont été la marque des heures passées avec toi.

Au moment du dernier soupir, j'ai perçu, et ce n'est pas la première fois que cela m'arrive en accompagnant un mourant, que quelque chose se détachait du corps, que là, sur le lit, il ne restait que l'enveloppe physique. L'esprit, la vraie essence, restait fort, présent même s’il n'était pas visible à nos yeux.

Merci, Oncle, de nous avoir permis d'être auprès de toi au moment de la fin. Je te fais cette demande : intercède afin qu'il soit permis, à tous ceux qui le désirent, d'être auprès de leurs proches au moment du trépas et de faire l'expérience de la douce plénitude de l'accompagnement.

(Traduction : Mme Paola Raiola – Carrefour spirituel des Cliniques universitaires Saint-Luc)


Giulia Facchini MARTINI

Référence: La Stampa et le Corriere della Sera du 4 septembre 2012.


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